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Homélie du 11 novembre 2016


Jour de la mémoire de la Saint Martin

Chers frères et sœurs, chers amis,

 Le souvenir de la grande guerre comporte un acte de gratitude envers tous ceux qui sont morts pour que notre pays reste libre et en paix. La France continue de vouloir cette liberté et cette paix, toujours fragile et jamais définitivement assurée. Elle l’a montré encore récemment.

Il est bon de nous redire cela, alors que nous sommes confrontés à des situations complexes, tendues, comme aujourd’hui avec l’arrivée de nouveaux réfugiés et de nouveaux migrants sur le territoire français et dans les autres pays d’Europe. Ce phénomène n’est certes pas nouveau ni dans l’histoire de l’humanité ni dans celle de notre pays[1]. Saint Martin lui-même, figure emblématique de la fondation du christianisme en Gaule, n’était-il pas un soldat de Pannonie enrôlé dans l’armée romaine ? Beaucoup de nos paroisses sont des communautés de migrants et plusieurs sont des réfugiés. Mais dans la population, beaucoup, et parmi eux des chrétiens, sont troublés. Ils disent leurs questions, leurs convictions et aussi leurs peurs, quand notre pays connaît la violence des attentats et une crise économique. Celle-ci, même si elle est incomparable avec celle que subissent les populations décimées par la guerre et la famine, existe malgré tout.

L’occasion me semble donnée aujourd’hui  de voir à quel regard et à quel comportement la foi chrétienne nous invite à porter sur les migrants et les réfugiés, et sur leur accueil. C’est un des défis majeurs d’aujourd’hui et de demain, avec les développements de la communication, des transports, et les questions posées par les variations climatiques[2].

Nous venons d’entendre l’Evangéliste saint Jean (2Jn 1,4-9)  nous rappelant « le  commandement reçu depuis le commencement », qui est le commandement de l’amour. Il nous renvoie à la parole de Jésus évoquant le jugement dernier : « j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, j’étais nu et vous m’avez vêtu » et sa réponse à la question : « quand nous est-il arrivé de te voir étranger et de te recueillir »… « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,35-36). Jésus montre  par ces paroles la profondeur de nos actes d’accueil et d’humanité envers ceux qui souffrent. Il ne donne pas de recettes sur la juste régulation des flux migratoires, dont il ne parle pas. Il nous dit dans le passage d’Evangile que nous venons d’entendre (Lc 17,26-37) que la situation dans laquelle nous nous trouvons, le temps de notre histoire, revêt une urgence comparable à celle qu’ont connue Noé et Lot.

Pour nous chrétiens, les paroles de l’Evangile sont paroles divines. Jésus qui les prononce offre son Esprit Saint pour mettre en pratique ce qui nous paraît humainement difficile. Nous voulons avec sa grâce mobiliser les moyens les plus efficaces pour faire face à une situation durable, et proposer notre contribution. Et notre attention  comme notre attitude fraternelle ne nous dispensent pas de mettre en œuvre les vertus de sagesse, et de  prudence.

J’ai parlé d’une vraie conversion du regard. Celle-ci conduit à chercher la plus juste information et à regarder, à écouter avec attention ceux qui demandent à être accueillis, et avec bienveillance ceux qui les accueillent et, ce faisant, n’oublient pas qu’ « être chrétiens/enfants bien aimés du Père c’est se reconnaître comme tous frères dans le Christ »[3].

Nous sommes conviés ici en réalité, et une fois de plus, à considérer l’être humain non comme un numéro mais comme une personne. L’attention à la personne immigrée est cohérente avec l’attention à toute personne humaine de la naissance à la mort.  Nous  défendons et prenons position sur des sujets aussi sensibles que l’euthanasie ou l’avortement, et nous avons raison, mais nos discours risquent d’être inaudibles si nous ne prenons pas soin de la vie humaine, non seulement en son début et en sa fin, mais aussi tout au long de son déroulement et spécialement aux moments douloureux, que ce soit la maladie, le chômage, les pauvretés, les solitudes, les conséquences de migrations, les guerres, les catastrophes naturelles[4].

Notre conversion du regard va de pair avec une prise de conscience de la complexité du réel et un refus du simplisme, un refus d’instrumentaliser de façon partisane les situations dramatiques comme à un refus d’être nous-même instrumentalisés.  Nous savons par exemple que la distinction entre migrants économiques et demandeurs d’asile est claire en théorie mais qu’elle est difficile à résoudre en pratique, que tout ne se fait pas en un jour et que ce n’est pas toujours seulement aux autres que nous-mêmes de trouver des solutions.

Conversion du regard mais aussi conversion du comportement. Je me permets de suggérer seulement quelques pistes d’action.

Le chrétien devrait se reconnaître non par un train de vie extraordinaire ou par sa capacité de consommation, mais par son inventivité et sa disponibilité à servir.  Chercher à servir non seulement l’intérêt général, mais le bien commun est plus difficile que de chercher à satisfaire la somme des intérêts particuliers ou des lobbies[5]. Cela demande un effort de tous, des gouvernants aux corps intermédiaires et à chaque personne. Tout le monde comprend les impératifs économiques, mais l’Evangile nous invite à nous garder de devenir esclaves de Mammon, et à mener une vie simple et sobre, et à retrouver les réflexes du partage et de l’hospitalité[6].

Quand les réfugiés et les autres migrants sont là, sur notre pays, comme ils le sont, il est attendu des chrétiens qu’ils fassent part de leurs réflexions pourvu qu’elles soient constructives ;  mais on attend d’eux qu’ils ne s’en contentent pas   et qu’ils fassent aussi des propositions réalistes et raisonnables, et qu’ils prennent leurs responsabilités en tant que chrétiens, et avec d’autres, croyants ou non. Beaucoup le font en paroisse ou dans les mouvements ou les œuvres caritatives. Et sur notre diocèse nous cherchons à faire ce que nous devons et pouvons faire.

Comme chrétiens nous sommes appelés à être ferments de réconciliation, de miséricorde, d’écoute bienveillante entre citoyens, pour affronter ensemble les défis. Comme y invitent les évêques de France, il faudrait que nous soyons davantage capables de vrais dialogues entre citoyens, quelle que soit notre religion, capables de nous dire ce qui fait l’originalité de notre pays, les valeurs fondamentales qui sont les siennes[7]. La France ne commence pas aujourd’hui à être la France ni à être un pays européen, elle ne veut pas se diluer mais contribuer à la construction de l’Europe, elle-même riche de valeurs et de capacités morales et spirituelles…

L’Evangile nous invite enfin à « faire la vérité dans la charité  »sans jamais séparer l’une de l’autre, sans jamais les opposer, comme le rappelait Benoit XVI[8].  L’attitude de vérité va de pair avec l’exercice et la reconnaissance de la dignité humaine et avec son respect. Vérité sur ce que nous sommes et voulons demeurer, dans la culture qui est la nôtre ; culture capable d’ouverture et donc aussi capable de poser des exigences, comme le rappelait Jean Paul II : « L’hospitalité ne va pas sans exigences de la part de celui qui reçoit mais aussi de la part de celui qui est reçu. »[9] D’une part nous devons poser la question de notre « capacité d’un accueil digne qui évite les ghettos »[10]et d’autre part, « les immigrants ont des devoirs d’intégration en respectant les lois et l’identité nationale »[11] et s’ils sont arrachés pour un temps à leur pays, ils ont aussi des devoirs filiaux à son égard. Et s’ils restent chez nous, ils doivent pouvoir apporter et non pas seulement recevoir en se mettant ou en étant mis en situation d’assistanat.

Frères et sœurs, j’ai conscience qu’il nous faudra à tous du temps, mais surtout de la détermination pour que les cœurs et les esprits convergent vers le Bien. Mais j’ai confiance en la puissance de Celui qui a fait d’un humble centurion un témoin de la miséricorde. J’ai confiance en Celui qui est la source inépuisable de la paix qui dépasse en fécondité tout ce qu’on peut imaginer, et qui déplace les montagnes, et qui est toujours plus forte dans le cœur de l’homme que la haine !

A télécharger : Homélie du 11 novembre 2016


[1] François, Audience du mercredi 26 octobre 2016

[2] Benoît XVI, Lett. Enc. Caritas in Veritate (29 juin 2009), n° 62

Benoît XVI, Message pour la 99ème journée mondiale du migrant et du réfugié de 2011 « Migrations, pèlerinage de foi et d’espérance »

[3] Benoît XVI, Message pour la 97ème journée mondiale du migrant et du réfugié de 2011 « Une seule famille humaine »

[4] Benoît XVI, Lett. Enc. Caritas in Veritate (29 juin 2009), n° 28

[5] Benoît XVI, Lett. Enc. Caritas in Veritate (29 juin 2009), n° 7

[6] François, Lett. Enc. Laudato Si (24 mai 2015), n° 202-208

[7] Conseil Permanent de la Conférence des Evêques de France, Dans un monde qui change retrouver le sens du politique, ch. 5-7

[8] Benoît XVI, Lett. Enc. Caritas in Veritate (29 juin 2009)

[9] Jean-Paul II, Message pour Journée Mondiale pour la Paix de 2001 « Dialogue entre les cultures pour une civilisation de l’amour et de la paix  » n°12-13

[10] François, Réponses aux journalistes lors de la conférence de presse du Pape François au retour de la Suède, le mardi 1er novembre 2016

[11] Benoît XVI, Message pour la 97ème journée mondiale du migrant et du réfugié de 2011 « Une seule famille humaine »