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Prédication – vêpres œcuméniques du 22 janvier 2017


Par le P. Emmanuel Gougaud, délégué diocésain pour l’unité des chrétiens et directeur du service national du même nom, en la cathédrale Saint-Louis de Versailles. 2 Co 5, 14-20

aPredication Vepres oecuméniques cathedrale de Versailles 22 janvier 2017

Monseigneur, chers Frères et Sœurs,

Vous me permettrez, au commencement de cette méditation, de vous inviter à prier particulièrement pour le Père Jean-Pierre Allouchery, victime de récents ennuis de santé. Le Père Jean-Pierre est un fidèle de nos vêpres œcuméniques tous les ans. Nous l’entourons de notre affection et de notre prière.

Cette semaine de prière 2017 est marquée par la commémoration de la Réforme de Martin Luther. Nous savons quelle source de renouvellement elle a pu être, mais aussi combien elle ébranlera l’Europe avec la séparation et la division qu’elle provoquera entre nous. Il a donc fallu que nous apprenions ensemble, en particulier durant ces dernières décennies, à dépasser nos aprioris, les caricatures dans lesquelles nous nous étions mutuellement enfermés. Il a fallu, et il faut encore, que nous demandions au Dieu de miséricorde de nous pardonner, de nous réconcilier Cette commémoration donne à notre action œcuménique une tonalité toute particulière. Comme le pape François l’a dit récemment :

Luther voulait  réformer l’Eglise et pas la  diviser[1].

Il convient aussi de rappeler cette interpellation de Benoit XVI à Erfurt dans le monastère de Luther :

Ce qui l’a animé, c’était la question de Dieu, qui fut la passion profonde et le ressort de sa vie et de son itinéraire tout entier. « Comment puis-je avoir un Dieu miséricordieux ? » Cette question lui pénétrait le cœur et se trouvait derrière chacune de ses recherches théologiques et chaque lutte intérieure. […] Comment puis-je avoir un Dieu miséricordieux ? » Que cette question ait été la force motrice de tout son chemin, me touche toujours à nouveau profondément. Qui, en effet, se préoccupe aujourd’hui de cela, même parmi les chrétiens ? Que signifie la question de Dieu dans notre vie ? Dans notre annonce ?[2]

IL ne s’agit pas de commémorer seulement un homme : nous ne sommes pas des gardiens de musée ! Nous sommes invités à comprendre la recherche spirituelle de Luther puis à nous à la réapproprier. La recherche historique nous fait mieux connaître le désir initial de Luther. Il veut redécouvrir la puissance de la miséricorde de Dieu. La commémoration de la Réforme est d’abord une invitation à chercher Dieu pour grandir dans la foi ! En définitive, l’œcuménisme est fondamentalement cette conversion permanente pour devenir toujours davantage disciple du Christ. La rencontre avec les autres chrétiens nous permet d’accéder aux trésors spirituels de leurs Églises et communautés ecclésiales. Il ne s’agit pas de renier ou de relativiser sa propre tradition mais de nous approprier la spiritualité des autres pour enrichir la nôtre. Selon les mots du saint Pape Jean-Paul II, nous vivons ainsi « un échange de dons » pour grandir dans la foi. Voilà pourquoi l’œcuménisme appartient au cœur de la foi : il est une démarche fondamentalement  spirituelle. En introduction de sa lettre pastorale « Augmente en nous la foi », à l’occasion de notre synode diocésain en 2011, notre évêque, Monseigneur Aumonier, commentait la lettre à l’Eglise de Laodicée en Ap 3, 14. Il nous invitait « à accepter le principe d’une conversion permanente ». Là se tient le site natif du mouvement œcuménique et aussi son but ultime : notre progression spirituelle, semper reformanda  ! Nous apprenons à recevoir des autres chrétiens pour nous convertir davantage au Christ. Ainsi défini, nous comprenons que l’œcuménisme ne peut se vivre qu’avec un cœur de pauvre !

En effet, il est hautement significatif que Jésus n’ait pas choisi de manifester son désir de l’unité en premier lieu dans un enseignement, une parabole ou dans un commandement adressé à ses disciples. Il appelle à l’unité dans une prière à son Père[3]. Cela nous signifie au plus haut point que l’unité est un don, une grâce de Dieu. Il nous faut bien sûr la demander mais aussi l’accueillir sans cesse dans des cœurs de pauvres en ayant conscience qu’en dehors de Jésus « nous ne pouvons rien faire ». Voilà pourquoi, nous demandons la grâce d’un cœur de pauvre qui se convertit.

Frères et Sœurs, sommes-nous étreints par l’amour du Christ ? Dans cette conversion permanente, nous devons nous poser la question ! Qu’est-ce qui nous presse ? Qu’est-ce qui nous fait nous presser ? Nous sommes invités à nous poser la question alors que sans cesse nous avons l’impression de courir après le temps. Oublier l’amour du Christ, c’est prendre le risque de nous laisser presser, concasser, oppresser par des réalités humaines trop humaines. Elles ont leur légitimité mais ne peuvent pas être la priorité de nos existences. Voilà pourquoi la vie religieuse, vous-mêmes, Mes chères Sœurs qui chantez les vêpres ce soir, vous êtes pour nous un vivant appel à cette conversion permanente. Grâce à vous, nous voulons le Christ au centre pour retrouver le but de notre vie et son plein épanouissement et sortir de nos stress, soucis et accablement. Le verbe employé par l’apôtre Paul est très concret sunechô. Il signifie être comprimé, enserré, pressé. Il a toujours une tonalité de contrainte, de c’est-plus-fort-que-moi, parfois avec angoisse. Comme lors d’une naissance. C’est une expression utilisée lors d’un accouchement. Saint Paul reprendra souvent cette image : le Christ nous fait entrer dans un monde nouveau : il nous fait renaître ! Depuis notre baptême, nous sommes dans le monde de Dieu qui se manifeste dans notre vie concrète de tous les jours. Nous sommes invités à consentir et à participer à ce travail de délivrance, comme dans un accouchement

Comment ? Par la réconciliation ! La réconciliation, ce n’est jamais un retour à la case départ. La réconciliation ouvre avec un avenir neuf à inventer. Le verbe particulier employé ici pour parler de réconciliation est katallassô dont le substantif est katallagè. Saint Paul est le seul auteur du Nouveau testament à l’utiliser. Ce verbe énonce le changement au sens d’altération. La réconciliation altère ceux qu’elle touche. Elle transforme au point que dans le monde antique ce verbe est utilisé pour parler du change d’argent. La réconciliation telle que l’apôtre Paul en parle, ce n’est en aucune manière un retour en arrière, vers un monde ancien. Au contraire, c’est une traversée vers l’avant, vers une nouvelle manière d’habiter le monde. L’apôtre développe cette idée de nouveauté avec la plus grande radicalité, en inscrivant la réconciliation dans le registre de la création : « Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature et une nouvelle création. Dieu est le seul sujet de cette réconciliation. Et l’apôtre en parle au passé : c’est quelque chose qui est accompli. La réconciliation n’est pas conditionnée à notre bon vouloir. Elle est le fruit inconditionnel de l’action créatrice de Dieu.

Paul et Timothée écrivent aux Corinthiens : « nous sommes en ambassade et, par nous, c’est Dieu lui-même qui, en fait, vous adresse un appel ». Quiconque se retrouve plongé dans cette réconciliation dont il n’est pas l’auteur, en devient de ce fait même ambassadeur. L’ambassadeur a cette double caractéristique d’appartenir totalement au pays qui l’envoie et en même temps de vivre comme chez lui dans un pays qui n’est pas le sien. Loin de rester confiner dans son ambassade, il sort, rencontre, vit dans un pays qui n’est pas le sien pour représenter et agir au nom de sa nation. L’ambassadeur rend réellement présent, incarne vraiment celui qui l’a envoyé.

Réconciliés grâce au Père par Jésus-Christ, nous sommes, dans ce sens, ambassadeurs de réconciliation au nom du Christ. Nous sommes ambassadeurs de réconciliation les uns pour les autres ; et nous sommes ensemble ambassadeurs de réconciliation pour le monde. Nous sommes dans notre monde en ambassadeurs de Dieu. Depuis notre baptême, nous appartenons pleinement au monde Dieu mais le Seigneur nous envoie en mission afin d’agir pour lui.

La réconciliation est le fruit de la puissance créatrice de Dieu, non pas qui nous ramène vers auparavant, comme si c’était mieux autrefois, mais qui nous projette à neuf dans le monde aujourd’hui. Alors je termine en allant au bout de cette formulation : si nous sommes projetés à neuf dans le monde aujourd’hui, c’est parce que cette réconciliation est comme une naissance. Par la réconciliation qu’il a accomplie en Jésus-Christ, Dieu nous accouche au monde nouveau qui vient. Il nous met au monde, renouvelé et à venir. Et aujourd’hui, puisqu’il nous fait ambassadeurs de cette réconciliation.

Cette réconciliation-là, dont nous sommes ambassadeurs, l’amour du Christ nous y presse.

Demandons la grâce dans la prière d’entrer dans la vie nouvelle offerte par le Christ, de nous laisser convertir, de vivre de Dieu dans notre vie de tous les jours.

Amen.

Père Emmanuel Gougaud

[1]http://w2.vatican.va/content/francesco/en/speeches/2017/january/documents/papa-francesco_20170119_delegazione-finlandia.html

[2] http://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/speeches/2011/september/documents/hf_ben-xvi_spe_20110923_evangelical-church-erfurt.html

[3] Cf. Jn 17, 20-21 : « Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi. Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. ».