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Jeudi saint – La « mise en Cène » du lavement des pieds


Rassemblés pour faire mémoire de la Cène, voici que l’Evangile nous parle de tout autre chose. L’Eglise n’avait pas la tête ailleurs en nous proposant ce récit. Écoutons les textes de ce Jeudi Saint.

Lavement des pieds

Lavement des pieds. Collection particulière. copie (1895) d’un vitrail de la cathédrale de Bourges.
©Photo de D. Pierre

 

Au cours de la « Messe du soir en mémoire de la Cène du Seigneur », selon l’intitulé du Missel Romain[1], on ne lit aucun des récits évangéliques de l’institution de l’eucharistie. Ceux-ci ont été proclamés le Dimanche des Rameaux et de la Passion.

Pas de récit de l’institution, mais une « mise en Cène », un « accord » textuel, au sens musical, qui permet au récit d’être entendu dans une certaine tonalité.

Nous allons parcourir ces séquences, en mettant nos pas dans ceux des croyants qui nous ont précédés.

De l’exode, la première Pâque…

Ecoutons, au  livre de l’Exode (Ex 12, 1…14), le récit fondateur de la Pâque juive. La Pâque devient à la fois :

  • Le passage de la terre de servitude et du régime d’esclavage à la terre de liberté, passage à travers les forces de la mort.
  • Le passage de Dieu qui frappe d’une main et fait grâce de l’autre, pourvu que les maisons soient marquées du sang de l’agneau immolé. Selon la traduction de Chouraqui : « Je verrai le sang et je sauterai au-dessus de vous[2]. » (v. 13)
  • Le repas qui précède ce grand passage : un repas mémorial. Car cet événement fondateur qui n’eut lieu qu’une fois est re-présenté – au sens de : rendu présent – chaque année par le mémorial de la fête pascale, ainsi qu’il est commandé au v. 14 : « Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est une loi perpétuelle : d’âge en âge vous la fêterez. »

Quand nous, chrétiens, célébrons les fêtes pascales, nous nous inscrivons dans une histoire qui nous précède et se perpétuera jusqu’à la consommation des siècles.

…à la célébration de la Pâque juive…

Le psaume 115 fait partie des psaumes du Hallel : les psaumes 113 à 118, qui étaient chantés à l’occasion de la Pâque juive, à la fin du repas[3] et dont nous chantons au Jeudi saint les versets 12-13, 15-18.

Nous avons reçu et observé le commandement de faire mémoire de la Pâque, d’âge en âge.

Voici que ce psaume se trouve transposé d’un contexte pascal juif à un contexte pascal chrétien.

…pour arriver à l’aube du christianisme…

Le récit livré par Paul (1 Co 11, 23-26), dans la deuxième lecture, est une admonestation (aujourd’hui, on parlerait de « recadrage ») adressée à la communauté de Corinthe, affectée par les divisions et la rupture de la communion (v. 18-22). Une messe ratée, en quelque sorte.

Cette réprimande nous permet de lire un récit très ancien de l’institution de l’eucharistie, où Paul dit avoir reçu du Seigneur ce qu’il transmet à la communauté en question. Nous savons que Paul n’était pas présent parmi les Douze et que la voie de la transmission fut « la tradition qui vient du Seigneur », autrement dit l’Église naissante.

Le « Repas du Seigneur » revêt un caractère particulier, il n’est pas une réunion festive : «  ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne. » (v. 26). Notons qu’au verset 28 – qui n’appartient pas à la lecture du jour – Paul parle clairement de « distinguer le Corps », désignant ainsi le corps ecclésial, inséparable du corps eucharistique.

Nous avons mis nos pas dans ceux de nos aînés dans la foi : la tradition juive.

Nous avons chanté à la suite du Christ et de ses disciples le psaume 115.

Nous avons « reçu (de l’Eglise) ce qui vient du Seigneur ».

Entrons de Plain-pied dans la Pâque du Seigneur

C’est porté par cet « accord » eucharistique que le lavement des pieds nous est transmis, qu’il est mis en acte, in-corporé. En acceptant de nous laisser laver les pieds, nous entendons le Christ nous dire, comme à Pierre : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi » (Jn 13, 8) et, tourné vers son Père : « Père, je veux que là où je suis, ceux que tu m’as donnés soient eux aussi avec moi. » (Jn 17, 24)

Claire Guyot

[1] Missel Romain, Paris, Desclée-Mame, 1974, pp. 140-142.

[2] La Bible, traduction A. Chouraqui, Paris, Desclée de Brouwer, 1989. Dans cette même traduction, le chapitre porte le nom : « Le saut de Pâque ».

[3] Thabut M.-N., L’intelligence des Écritures Tome 3, Magny-les-Hameaux, Soceval, 2004, pp. 130-132. Une note de la BJ attachée à l’Évangile de Matthieu (Mt 26, 30) en fait état également. Le chant des psaumes est mentionné en Matthieu et Marc.