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Consigne de vote : sermon pour un dimanche d’entre deux tours


Par le père Bruno Valentin, curé de Montigny-Voisins.

Je ne vous donnerai pas de consigne de vote. Je ne suis pas certain que vous en attendiez de ma part, et surtout je suis sûr que ce n’est pas mon rôle : un rôle qui ne se définit d’ailleurs ni par vos attentes éventuelles, ni par ma vision personnelle des choses, mais par la mission que l’Église m’a confié d’être votre pasteur, au service de notre communion missionnaire. Dans son exhortation apostolique sur La Joie de l’Évangile, le Pape François en tire cette leçon, quant au rôle de l’évêque : « Par conséquent, parfois il se mettra devant pour indiquer la route et soutenir l’espérance du peuple, d’autres fois il sera simplement au milieu de tous dans une proximité simple et miséricordieuse, et en certaines circonstances il devra marcher derrière le peuple, pour aider ceux qui sont restés en arrière et – surtout – parce que le troupeau lui-même possède un odorat pour trouver de nouveaux chemins. » (EG §31).

[Voir aussi : Élections présidentielles : l’Église redit son rôle et rappelle ses fondamentaux, par Mgr Olivier Ribadeau Dumas, porte-parole de la Conférence des Évêques de France]

En matière de choix électoral, ma place est d’être au milieu de vous. Comme vous, je cherche à mûrir mon choix pour dimanche prochain. Avec vous, j’essaye notamment d’éclairer ce choix à la lumière de la Parole de Dieu, que la liturgie projette toujours avec une pertinence et une actualité qui ne cessent de m’émerveiller. Prenez l’Évangile de ce dimanche : les disciples d’Emmaüs (Lc 24,13-35) ! Franchement, on ne pouvait pas tomber mieux ! Et pas simplement parce que ces deux-là sont en marche, ne cherchez aucun message subliminal… d’ailleurs si on va par là, Emmaüs c’est d’abord l’histoire de deux mecs qui étaient bien en marche, mais pas dans le bon sens, alors….  Bref, je trouve surtout que ces disciples ressemblent beaucoup à ce que j’ai pu voir de nous ces derniers jours à force de rencontres et d’échanges : ils sont désabusés, désorientés, démotivés : « Nous, nous espérions que c’était Lui qui allait délivrer Israël. » Une bonne part de notre propre désappointement vient de là d’abord : des attentes messianiques démesurées que nous investissons dans nos choix politiques. Notre cœur est encore « lent à croire » que de Sauveur, il n’y a que Jésus seul. Or c’est un préalable pour ne pas être des esprits citoyens « sans intelligence » : ne pas vivre le débat politique comme l’affrontement eschatologique ultime du Bien contre le Mal, et ne pas attendre de nos élus qu’ils rendent le monde parfait. Contentons-nous de leur demander de l’améliorer, c’est déjà beaucoup !

« De quoi discutiez-vous en marchant ? » Cette simple question de Jésus est déjà une invitation à un sérieux examen de conscience : c’est vrai, de quoi avons-nous discuté ces derniers jours ? Et avec qui, et comment ? D’ailleurs, avons-nous seulement discuté ? L’invective, l’anathème, le procès d’intention, ce n’est pas de la discussion. En famille comme en paroisse, osons discuter, c’est-à-dire d’abord écouter, comme Jésus qui interroge d’abord et parle ensuite. L’art du dialogue s’apprend en commençant par se regarder dans la glace : Vous noterez – avec un peu de surprise peut-être –  que vous avez deux oreilles pour une seule bouche : Savoir dialoguer, c’est écouter deux fois plus qu’on ne parle. La culture des réseaux sociaux ne favorise pas le dialogue. C’est même l’inverse : elle nous enferme dans des dialogues de sourds à l’intérieur de bulles étanches et homogènes. Et si vous preniez le temps ces prochains jours, entre amis ou en famille, d’un VRAI dialogue sur la situation politique de notre pays, sur ses enjeux, pour échanger en plus de 140 signes sur ce qui vous semble clair et sur ce qui l’est moins à vos yeux ?

Après l’écoute vient le temps de la parole : « Jésus leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait. » Tout compte dans cette phrase. Le verbe d’abord : « interpréter ». Je suis triste de voir tant de gens, y compris parmi nous, brandir l’Évangile comme un accessoire pour un match de catch. On ne respecte pas l’Évangile quand on l’assène comme une évidence, en espérant gagner par KO. Il y a « toute » aussi : « toute l’Écriture ». On ne respecte pas l’Évangile quand on sélectionne les bouts qui nous conviennent le mieux, ou même que l’on hiérarchise les appels de l’Évangile en fonction des priorités qui sont les nôtres. Et puis il faut encore préciser ce que l’on y cherche : « ce qui le concernait » lui Jésus, dit Saint Luc. On ne respecte pas l’Évangile quand on attend qu’il nous donne un programme politique, ou que l’on présente un programme politique comme le 5ème Évangile, ce qui revient au même : ce que donne l’Évangile, c’est Jésus en personne. C’est lui, la Vérité ; Vérité qui nous possède bien plus que nous ne la possédons ; Vérité qui nous guide alors même que nous la cherchons encore toute entière.

Au bout du chemin, parviendrons-nous comme les disciples d’Emmaüs à l’éblouissement d’une évidence ? Peut-être ou peut-être pas, ça dépendra de chacun. Ce qui importe aujourd’hui, c’est de repérer les moyens qui le permettent. Pour ouvrir les yeux de ses disciples, Jésus leur partage la Parole et le Pain. C’est d’abord là, dans la prière personnelle et liturgique, que se prépare un choix éclairé. Et je note aussi un détail important : avant-même que d’y voir clair, les 2 disciples invitent Jésus à partager leur repas. Ils s’inquiètent pour cet inconnu qui reste seul, sur la route, alors que le soir tombe. Et si cette attention au bien de l’autre, ce sens de la fragilité, était le secret de la clairvoyance ? C’est au fond le secret que le renard confie au Petit Prince au moment des adieux : « Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »

C’est « le cœur tout brûlant » que les disciples reprennent finalement la direction de Jérusalem. Après la débandade, la remobilisation. Ils étaient sur le point de tout laisser tomber, les voilà qui replongent dans le bain apostolique, plus impliqués que jamais. C’est à cela que nous saurons, finalement, si notre manière de voter dimanche prochain aura été la bonne : si elle nous laisse le cœur tout brûlant, ni de l’amertume de la défaite, ni de la suffisance de la victoire, mais de l’enthousiasme des humbles artisans, engagés, prêts à l’ouvrage pour continuer avec pleine Espérance à bâtir le Royaume, là où nous sommes envoyés.

 

Père Bruno Valentin