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Conversion écologique dans les Yvelines : défi ou réalité ?


En avril prochain, les évêques de France axeront une partie de leur travail sur l’agriculture et ceux qui en vivent, en relecture de Laudato Si. C’est pour mieux exprimer la réalité qui se vit dans notre diocèse que Mgr Aumonier et Mgr Valentin ont invité les agriculteurs des Yvelines à leur partager leurs joies, leurs préoccupations et leurs attentes de l’Eglise. Ils étaient une quarantaine, accompagnés de leurs curés, à participer à cette rencontre dimanche 8 mars 2020, à la Queuz-les-Yvelines.

Le sens de la Terre 

Ingénieur agronome de formation, le P. Yann Le Lay, actuellement responsable du service diocésain de formation, a introduit la rencontre en relevant ce que Dieu nous dit sur la terre grâce au livre de la Genèse.  Lire ici la synthèse de son introduction

Après un temps d’intériorisation personnel, les participants ont été invités à échanger en petits groupes sur leur rapport à la terre en tant que chrétien, les joies et les difficultés de leur métier, leur avenir et enfin leurs attentes par rapport à l’Eglise. Les conversations ont été animées, parfois vives, ponctuées d’éclats de rire aussi. Pendant près d’une heure, chacun a pu s’exprimer sans tabou avant de remonter le fruit de ces échanges. 

 

« Déconsidérés, incompris, emplis de mal-être »… 

Les mots recueillis par Jean Caron, diacre à Saint-Arnoult en Yvelines, n’ont fait que reprendre une situation de l’agriculture bien connue des Français. Mais renouveler ce constat à quelques kilomètres à peine de nos paroisses dites « urbaines » leur donne un poids encore plus important.  

Les agriculteurs présents ont exprimé leur sentiment d’être méconnus et même «  incompris injustement ». Ils ont pointé leur grande difficulté à transmettre leur métier, à trouver de la main d’œuvre. Difficile aussi de mieux se connecter à notre société qui s’accélère, eux qui vivent au rythme de saisons. La tension très forte entre les normes imposées par une législation fluctuante et la rentabilité contribue enfin au mal-être général. Isolement, dépression suicide s’ajoutent à la liste : « Je vous le dis, des exploitants sont dans une détresse totale. Ils ne sortent plus de chez eux. Ils s’isolent. » assène Christophe*.

Le cri d’alerte d’une « génération sacrifiée » 

Tous soulignent leur amour pour leur métier, la volonté positive du rapport production-consommation locales, le chemin vers une agriculture plus propre, l’évolution nécessaire mais profonde de l’agriculture. Mais ils relèvent également l’utopie idéaliste d’une agriculture parfaite portée par des personnes n’ayant aucune conscience des difficultés du métier : « Il faut du temps pour transformer l’agriculture. On nous demande des changements de pratiques en accéléré, l’exigence est toujours à court terme, ce n’est pas le rythme naturel de la terre. » « 160 000 départs à la retraite sont prévus d’ici cinq ans. La moitié des agriculteurs ont plus de 50 ans. Comment faire ? » interpelle l’un d’eux. « Nous sommes une génération sacrifiée, en panne de transmission. Comment parler de manière positive de mon métier quand la rentabilité et les investissements sont devenus les maîtres-mots de la société ? Je n’ai aucune visibilité sur l’avenir. » se désole un autre. Un dernier s’interroge : «  il y a un paradoxe, non : un fossé, entre les demandes de la société, le discours ambiant, et les actes réels d’achat. On pousse à l’achat bio, à l’achat local et en 2019, la consommation de pizzas a augmenté de 19 % en France ! Certains dépensent des fortunes dans l’achat d’un smartphone high-tech mais ne sont pas prêts à consacrer un budget pour une alimentation plus saine ».  

Pour lutter contre la désinformation sur leur métier, des agriculteurs originaires des Yvelines ont d’ailleurs créé un collectif : “IciLaTerre”. Grâce à un numéro vert, ils proposent aux consommateurs de s’informer directement auprès des producteurs. Une initiative quasi pédagogique qui s’étend sur plusieurs départements et que vous pouvez retrouver facilement sur les réseaux sociaux (#iciLaTerre ou @collectif.iciLaTerre) et en appelant le 0805 382 382 du lundi au samedi, de 10h à 18h.

L’urgence de liens 

Soulignant le lien entre leur métier et le respect de la Création et de la vie, les agriculteurs ont demandé aux évêques de les aider à refaire le lien avec les Chrétiens. « Le monde agricole est extrêmement minoritaire aujourd’hui », nous avons besoin de l’Eglise pour qu’elle nous soutienne dans ce lien avec ceux que nous faisons vivre. «  Quand j’étais jeune, à la messe, nous priions pour les moissons, pour les semis. Aujourd’hui, nous prions pour… les vacanciers. C’est bien. Mais… » laisse en suspens Gérald*. «  Une pétition a tourné dans ma commune contre l’exploitation d’une partie de mon domaine. J’ai découvert que des paroissiens avaient signé. Ils ont refusé de me rencontrer. Cela me blesse. Et cela me met aussi en colère  » raconte Antoine*. Les agriculteurs ont aussi exhorté l’Eglise à contribuer au respect de leur métier, « nourricier de la planète »  en invitant à aller à la source de l’information auprès des exploitants eux-mêmes avant de céder aux sirènes médiatiques promptes à diffuser des données venues de lobbyistes. 1 

Partir de l’Homme 

Si l’on parle de durable, il est nécessaire de ne pas résumer la cause agricole à la cause environnementale mais de revenir à l’homme, gardien de cette terre que Dieu nous a confiée. Dans cette perspective, un dernier ose une injonction : « J’aimerai plus entendre l’Eglise sur les révisions des lois de bioéthique. Si on fait attention à l’embryon, on fera attention à l’espèce animale protégée ». Gerald souligne, dans les derniers échanges : « On a beaucoup fait pour le bien-être animal et c’est bien. Et si l’on s’attaquait au bien-être de l’agriculteur maintenant ? » 

C’est cette urgence de lien face aux situations de solitude que Mgr Bruno Valentin a repris dans sa conclusion des échanges : « l’Eglise en Yvelines reste bien ancrée dans son territoire rural et urbain. Il y a forcément des compétences dans nos communautés pour contribuer à renouer ces liens. » et Mgr Aumonier de souligner : « Les chrétiens dans le monde et dans la société ont une place modeste mais capitale et stratégique pour faire changer les mentalités. Dans notre diocèse, nous avons à nous instruire davantage, à ne pas dire n’importe quoi. C’est urgent. » et c’est bien à cela qu’aspirent tous les participants de cette journée en espérant de nouvelles rencontres, ouvertes à d’autres participants que seulement ceux qui vivent de la terre : « C’est en se connaissant que nous avancerons ensemble, dans un esprit fructueux pour la terre, et le monde » glisse un participant, un verre de cidre local à la main.  

 Clémence Le Grelle

* Les prénoms ont été modifiés


L’agriculture dans les Yvelines en quelques chiffres
source : http://www.ile-de-france.chambagri.fr/notre-agriculture-ile-de-france-yvelines

  • 89 000 ha de terres agricoles (soit 39 % du territoire)
  • 952 exploitations (soit -25 % depuis 2000)
  • Principales cultures partagées entre :
    • céréales (58 %)
    • oléagineux (18 %)
  • 70 % du territoire couvert par l’agriculture et la forêt
    Les Yvelines sont en tête des départements agricoles d’Ile-de-France Ouest avec le plus grand territoire agricole (89 000 ha). Néanmoins la proportion de terres agricoles par rapport à l’ensemble du territoire départemental est plus faible qu’en Essonne ou que dans le Val-d’Oise, où les terres agricoles occupent 50 % du territoire.
  • Avec 952 exploitations agricoles recensées en 2010, ce sont une exploitation sur quatre qui ont disparu en 10 ans ! En revanche, la taille moyenne des exploitations a connu un quasi triplement en 20 ans : 94 ha en 2010 contre 39 en 1979, agrandissement rendu indispensable à leur survie économique.