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Saint Joseph, quand le maître se met à l’écoute… découverte d’une statue de la collégiale de Mantes


Dans une obscure chapelle logée derrière le maître-autel, à la collégiale Notre-Dame de Mantes, une statue de pierre polychrome invite à prier saint Joseph. Retrouvez ici l’analyse d’un membre de la Commission diocésaine d’Art Sacré

C’est à peine si l’on remarque sa présence. Elle a été placée là vers la moitié du XIXe siècle après la restauration de l’église, gravement dégradée lors de la révolution[1]. L’autel, qui se

caractérise par une décoration de fleurs de lys, a été imité d’un des autels de la basilique de Saint-Denis. On ne connaît ni l’auteur, ni l’origine, ni la date de création de la statue. Jugée parfois sans valeur particulière, elle mérite cependant qu’on s’y arrête. Elle offre en effet un contraste saisissant avec les statues de dévotion de la même époque, montrant un Joseph barbu, caressant tendrement du regard Jésus et armé du seul lys de la virginité – un double masculin des Vierges Marie, portant Jésus sur le bras.

Par son aspect dynamique, ce groupe sculpté s’apparente déjà à une scène

La Contre-Réforme, deux siècles plus tôt, avait encouragé des figurations picturales où Joseph entrait en relation avec Jésus, d’une manière complexe. On y voyait Joseph qui s’amusait des facéties du bébé chevauchant un jeune agneau et tenant en main un rameau d’olivier[2]. Des toiles célèbres le montraient au travail dans son atelier de charpentier, attentif à l’éducation de Jésus[3]. On admirait enfin sa mort entre les bras du Rédempteur – le thème a joui d’une belle longévité[4]. En revanche, le plus souvent, la statuaire s’est satisfaite de compositions plus statiques et stéréotypées, invitant moins à la méditation qu’à la dévotion. En ceci déjà, le Joseph de la collégiale présente une certaine originalité.

 

Joseph enseignant

On le découvre revêtu d’une tunique courte et d’un bonnet légèrement pointu en son sommet, deux éléments qui rappellent le costume juif tel qu’il apparaît dans les représentations médiévales imitées par l’art néo-gothique. Sur son dos, en bandoulière, on aperçoit une sacoche d’où dépasse un rouleau. Joseph, artisan, maîtrise les principes de la géométrie nécessaires à l’art de la charpenterie : des doigts écartés de sa main droite, il mesure le côté d’un triangle équilatéral que l’enfant soutient, lui, de sa main gauche. Le corps tendu vers le haut, Jésus semble attentif à la démonstration de son père nourricier. Il apprend son métier d’homme à Nazareth ; le Christ assume ici pleinement sa condition humaine. Comme tout enfant, pas à pas, il découvre les lois de la Création, grâce à un homme qui peut les lui enseigner.

 

Joseph, modèle du cœur qui écoute

Il n’y aurait rien d’original si le groupe sculpté n’introduisait une double dimension à l’objet d’étude. Ce triangle, on le sait, n’est pas seulement un support d’enseignement mathématique. C’est un détail de la gestuelle qui va induire un enrichissement du sens : Jésus soutient le triangle de ses trois doigts. On sait que dans l’art religieux chrétien, dès les débuts de la Renaissance, les artistes assignent à cette forme géométrique une signification trinitaire[5]. Au xixe siècle, le symbolisme du triangle est acquis et ne requiert plus déchiffrement. La leçon de géométrie se transforme alors en leçon de théologie. Jésus révèle à Joseph le sens ultime de l’objet, icône de la Trinité, du Dieu Un en Trois personnes de même substance, égales en dignité et majesté. Joseph est chargé d’enseigner les lois du monde créé ; Jésus enfant se dévoile ici Dieu omniscient chargé de révéler aux hommes et à Joseph en premier lieu ici, le vrai visage du Dieu trinitaire.

Ainsi, une simple scène de la vie quotidienne se donne-t-elle à découvrir dans une dimension proprement sacrée[6] – au sens où elle recèle un secret avec lequel entrer en intimité. La muette conversation des deux personnages, portée par l’échange des regards, est une invitation à entrer dans la profondeur d’une réalité échappant à la raison humaine.

 

Marie-Christine Gomez-Géraud

 

[1] La chapelle a alors été dotée d’un autel néo-médiéval, copié sur le modèle d’un autel de la basilique de Saint-Denis. Photographies : Jean-Michel Guellier.

[2] Voir Jacques Stella, Sainte-Famille avec saint Jean-Baptiste, 1651, Musée des Beaux-Arts, Dijon.  https://ateliermaesta.blogspot.com/2014/03/jacques-stella-et-la-sainte-famille.html

[3] Voir les tableaux de Georges de la Tour (https://fr.wikipedia.org/wiki/Saint_Joseph_charpentier#/media/Fichier:Saint_Joseph_Charpentier.jpg) ou de Gerrit Von Honthorst au xviie siècle.

[4] Voir les exemples donnés sur le site https://eglisesduconfluent.fr/Pages/Pe-Joseph.php

[5] L’exemple d’un tableau comme Le Christ rédempteur brossé par Giovanni Perini Giampetrino dans les premières décennies du xvie siècle est significatif : Jésus tient un triangle entre trois de ses doigts et de l’autre main, s’auto-désigne, signifiant ainsi qu’il est l’une des trois personnes divines. Sur la signification du triangle entre Renaissance et xviiie siècle, voir les analyses de François Bœsflug, Dieu et ses images. Une histoire de l’Éternel dans l’art, Paris, Bayard, 2008, p. 274.

[6] Le cas n’est pas unique. On observe ainsi le même phénomène dans une toile de Charles Le Brun, La Sainte Famille (réalisée vers 1655-1656 et conservée au Musée du Louvre). Dans cette scène de repas, on voit l’Enfant Jésus révélant à ses parents le mystère de la Trinité en formant, de ses doigts, un triangle. Consultable sur le site https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Le_Brun_Sainte_famille_ou_Le_B%C3%A9n%C3%A9dicit%C3%A9.jpg

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