
En marche vers la Cité de Dieu : saint Martin et le pauvre, nouvelle histoire…
La renommée en France de saint Martin n’est plus à démontrer. Dans notre pays, 237 communes répertoriées portent le nom du saint évêque de Tours et plus de trois mille six-cents églises sont sous son patronage[1] – dont presque quarante dans le diocèse de Versailles.
Sa renommée s’est diffusée dès les origines grâce à la Vie rédigée par Sulpice-Sévère (397) et elle s’est répandue en grande partie par l’iconographie. On a pu oublier qu’il était fêté deux fois l’an : à la Saint-Martin d’hiver, le 11 novembre, jour de sa mort et à la Saint-Martin-le-Bouillant, le 4 juillet, jour anniversaire de son ordination épiscopale. Néanmoins, la scène du partage du manteau reste une référence de la culture populaire, relayée par les images d’Épinal : on identifie immédiatement le soldat servant dans les armées romaines et le pauvre mendiant près de lui.
L’iconographie ne s’est pas bornée à la Charité Saint-Martin. Fréquemment, elle représente le saint bénissant, revêtu de ses ornements d’évêque – fonction qu’il occupa à l’appel de saint Hilaire, sans jamais abandonner un style de vie pauvre et proche des pauvres. Son culte se développa très vite après sa mort grâce à l’édification de prestigieux lieux de pèlerinage. Ces quelques éléments permettront d’apprécier un curieux Saint-Martin bénissant[2] conservé dans l’église de Vert, dans la vallée de la Vaucouleurs, au nord du diocèse[3].

Pèlerinage….
L’auteur est inconnu, mais l’œuvre est signée (Winsch) et datée (1836). Il s’agit d’un ex-voto, offert peut-être par le peintre inconnu ou quelqu’un de son entourage. Le style en est un peu naïf, les vêtements empesés ne soulignent guère les mouvements, les postures sont raides, mais au-delà de ces caractéristiques formelles, la toile ouvre un chemin de méditation.

Où se situe la scène ? Le décor, réduit à quatre colonnes et une surface carrelée, est celui d’une église à l’architecture classique, impossible à identifier. Quant aux personnages représentés, le pauvre qui se tient ici à genoux auprès de l’évêque est bien un pèlerin : son large chapeau déposé à terre, son bâton appuyé contre l’épaule et la gourde qui pend à son côté sont des signes faciles à décrypter. Saint-Martin auréolé de lumière, bras ouverts, bénit de sa main droite l’homme auprès de lui, tout en tenant fermement sa crosse. Le pèlerin est représenté sous les traits d’un pauvre : le visage hâve trahit la fatigue de la route, tout comme la veste longue abîmée et le pantalon troué.
Leçon de foi…
Mais quelque chose, qui défie la logique, arrête notre regard : le pèlerin est à genoux non pas devant une statue, mais aux pieds d’un évêque aux yeux vifs, scrutant obstinément le Ciel au-dessus de lui. La composition de la scène, bien naïve et maladroite ici, rappelle cependant un modèle plus ancien : celui de La Madone des pèlerins, toile brossée par le Caravage au début du xviie siècle[4]. Le schéma est le même : cette fois, deux pauvres viennent s’agenouiller aux pieds de Marie, à la porte de la Santa casa. Le corps est souple ; la Vierge portant Jésus se penche avec sollicitude vers les pèlerins, comme si elle venait à leur rencontre et l’Enfant esquisse un geste de bénédiction. Ici, le saint est plus raide et le contraste entre les statuts sociaux du pontife et du pauvre éclate vigoureusement, mais ce qui importe et interroge, c’est que, dans sa naïveté brute, la toile ménage le télescopage de deux temporalités : le pèlerin dans sa vie présente, inscrite dans le temps, rencontre un saint qui, pour être mort depuis quinze siècles, ne s’en manifeste pas moins comme un vivant, accueillant et bénissant celui qui vient le supplier. Ses yeux grands ouverts indiquent au voyageur un autre chemin. Le saint vit dans la béatitude de la contemplation de Dieu et c’est vers Lui qu’il veut orienter le pèlerin aux yeux clos … et le spectateur du tableau.
En un mot, cet ex-voto qui garde bien des mystères, est une porte ouverte sur le Mystère de la béatitude céleste : dans sa démarche de pèlerinage, le fidèle a marché vers un sanctuaire, mais surtout, il est venu à la rencontre de ceux qui vivent dans la gloire du Dieu vivant et intercèdent auprès de Lui. Le visage aux yeux clos traduit la concentration d’un homme qui expérimente, dans le silence de la vie intérieure, la présence de l’Église du Ciel et éprouve sans doute la certitude que sa prière sera exaucée.
Sans le savoir sans doute, le peintre inconnu a laissé pour les générations à venir un témoignage de foi vivante sur la signification profonde du culte des saints : la porosité entre le monde présent et l’éternité invisible rappelle au passant la perspective d’un au-delà où loge déjà l’espérance.
Marie-Christine Gomez-Géraud
octobre 2026
[1] https://www.vaticannews.va/fr/eglise/news/2019-11/histoire-de-saintete-saint-martin-de-tours.html
Trente-huit églises du seul diocèse de Versailles sont sous le patronage de saint Martin.
[2] Le tableau a été restauré par le Conseil général (président : Frank Borotra) en 2002 et reposé par les soins de la mairie en 2005. Je remercie Mme Helga Rouyer-Briantais (Conservateur délégué des antiquités et objets d’art des Yvelines) qui m’a obligeamment communiqué la fiche de l’objet.
[3] Village desservi par le groupement paroissial de Mantes-Sud.
[4] Toile conservée dans la basilique Saint-Augustin à Rome. Visible à l’adresse suivante : https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Madone_des_p%C3%A8lerins#/media/Fichier:Caravaggio_%E2%80%94_Madonna_di_Loreto.jpg